22 octobre 2006

Le nouvelobs et Ségolène

"Making of"

Le Nouvel Obs comme il se fait

Auteur : LAURENT JOFFRIN
Ségolène et nous


Un lecteur courroucé nous envoie une lettre de rupture. Votre engagement inadmissible contre Ségolène Royal, écrit-il en substance, me conduit à résilier mon abonnement, vous êtes décidément trop partisans dans votre critique d’une femme qui porte l’espoir de la gauche. Sourire des destinataires. Jusqu’ici, nous ne pouvions pas faire un pas dehors sans qu’un lecteur ou un électeur, pour s’en plaindre ou s’en féliciter, nous interpelle sur notre soutien supposé à Ségolène. Et de fait, il y a un an, nous avions été les premiers à prendre au sérieux son éventuelle candidature en titrant notre journal « Et si c’était elle ? », sous une jolie photo un peu solennelle de la dame. Aussitôt on nous imputa une option militante et calculée. Nous faisions partie d’une trame plus vaste, sur fond de ténébreuse complicité, destinée à promouvoir « Ségo » de la présidence du Poitou-Charentes à celle de la république.
Comme nous recommençâmes au printemps, puis à l’automne, au fur et à mesure que le phénomène Royal prenait de l’ampleur, nous fûmes définitivement classés « ségolistes de choc », notamment par les concurrents de la madonne des sondages, persuadés qu’un pacte diabolique nous unissait à celle qui leur volait leur rôle. Puis, surprise, l’Obs de jeudi dernier, consacrant un papier à la compétition socialiste, le titre, avec un clin d’œil, « Et si ce n’était pas elle ? ». Revirement opportuniste ? Anticipation d’une chute ? Désamour ? Aucunement.
Il est toujours difficile de persuader le public que les journaux ne sont pas dirigés comme des factions politiques ou des machines de guerre idéologiques. Les journaux cherchent à capter l’air du temps, à comprendre les phénomènes sociaux ou d’opinion, à annoncer les événements autant qu’à en rendre compte. D’où leurs incertitudes et leurs erreurs. D’où, aussi, leurs intuitions. Plusieurs d’entre nous ont eu l’intuition, il y a un an, que Ségolène Royal, par son langage nouveau et sa personnalité, pouvait créer une surprise dans la course présidentielle. Que l’Obs en ait été le messager, tant mieux ! Après tout, ce journal a tojours cherché les idées et les hommes – ou les femmes – qui pouvaient renouveler, moderniser la gauche. Il était dans son rôle. Voilà l’essentiel du calcul. Les journaux obéissent à une logique professionnelle plus que politique. Ils cherchent à intéresser leur lecteurs et à décrypter le réel mieux que leurs concurrents. C’est le fondement de leur comportement, de leurs succès comme de leurs échecs. Il ne s’agit pas d’une simple logique commerciale, comme on le dit souvent sans réfléchir. Il s’agit du contact avec le lecteur, de la nécessité élémentaire, pour tout journaliste, du plus austère au plus séducteur, de se faire lire. Dans les dictatures, les journalistes peuvent ignorer le lecteur : il y a un monopole des moyens d’information. En démocratie, le citoyen est fort heureusement libre d’acheter ou de ne pas acheter tel ou tel journal. Les journalistes, par définition, s’adaptent aux conéquences pratiques de cette liberté précieuse : ils doivent se faire lire. Ils doivent aussi démontrer tous les jours que cette nécessité est la seule qui compte, que le journal n’a pas de fil à la patte, qu’il décide de la hiérarchie des informations sans interférence extérieure.
Il ne déplait pas au directeur de l’Obs qu’en faisant état d’un doute sur Ségolène, nous montrions, sans affectation, que nous ne faisons pas campagne, que nous gardons nos distances. L’excellent François Bazin, chef du service politique, rend donc compte, en journaliste, d’une atmosphère un peu indéfinissable qui flotte dans les sections et les fédérations du PS, et dans une partie de l’opinion. Les sondages, restent bons et les pronostiqueurs internes constatent un fort soutien en faveur de Ségolène parmi les militants. Pourtant le doute – légitime - subsiste. L’affaire est-elle vraiment pliée, se demande-t-on ? Et surtout, au fond, que veut Ségolène Royal ? La candidate a fait jusqu’ici campagne sur la méthode – je m’adresse au peuple et non aux élites, je cherche à faire rentrer le citoyen dans le jeu politique – avec le succès que l’on sait. Elle a porté le fer en avançant deux ou trois idées distinctes de la doxa socialiste et martelé sa formule favorite, « l’ordre juste ». Mais on attend d’elle, aussi, non pas telle ou telle compétence technocratique, mais une idée de la France, de la société et de la gauche. Une idée, aussi, plus moderne du socialisme. La méthode, certes, est importante. Mais arrive un moment où, pour occuper la charge suprême, il faut accepter l’épreuve du feu. Et l’épreuve du feu, en démocratie, c’est le débat contradictoire, dans sa violence et dans sa vérité. Voilà qui explique nos choix. Non pas un calcul ou une volte-face. Une attente.

Posté par Didier Delsol à 08:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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